Ca se passe à Clermont. À La Pardieu pour être précis. Je sors de la voiture en fixant l'enseigne en haut de cet immeuble de 4 étages. Je me dirige vers l'entrée. Il y a un panneau qui m'indique
qu'Overscan est au deuxième étage.
Le deuxième étage c'est pas très haut, j'aurais pu y monter encore plus rapidement par les escaliers. Mais non, cet ascenseur a l'air grand, et moi j'aime bien les grands ascenseurs, genre comme
dans les hôpitaux. Je sais pas pourquoi mais c'est comme ça. J'aime bien. Je m'y sens plus grand, et pourtant y a pas vraiment de quoi.
Bref, j'appelle l'ascenseur, qui devait m'attendre puisque les portes automatiques s'ouvrent instantanément. Satisfait, je rentre, tout digne sous mon chapeau, demi-tour à la cadre sup', presser le
bouton 2 qui s'éclaire magiquement d'un halo rouge, pour nous indiquer qu'on a bien pressé le bouton 2, au cas ou on voudrait aller au 3ème étage en poussant le 2, enfin bref je m'égare. Je disais,
halo rouge autour du bouton et regarder droit devant soi pour voir les portes se refermer, le paysage se rétrécir, j'adore cet effet de sortir du monde. Les ascenseurs, c'est des bulles hors du
temps et de l'espace. On y est bien puisque nulle part, entre deux mondes, entre deux espaces bien réels. On s'y sent disparu, seul avec le silence d'une boîte en mouvement. Avant que les portes
n'entament leur inéluctable fermeture, je voit une silhouette courir vers moi en me faisant des signes. Cette fille a manifestement l'intention de prendre le même ascenseur que moi. Elle veut
rentrer dans ma boite à moi. Tant pis, soyons galant. J'appuie sur ce bouton réservé aux galants, celui avec des flèches, pour maintenir les portes ouvertes. On devrait marquer "GALANTS" sur ce
bouton. C'est celui que l'inconnu presse pour permettre à la jeune mère de rentrer avec sa poussette, c'est celui que l'on utilise pour éviter que cette grand-mère n'ait à courir pour ne pas louper
ce vertical véhicule. C'est celui que j'utilise à ce moment, en regardant cette fille passer les lourdes portes en verre du bâtiment.
Ce bouton a un pouvoir incroyable, outre celui de maintenir les portes ouvertes. Celui de créer un sourire. Un sourire de remerciement sincère. Ces sourires sont les plus beaux. Le sourire d'une
inconnue pour une chose si simple est si radieux et sincère qu'on ne peut y résister, qu'on ne peut pas ne pas y répondre par un piteux rictus de guingois, genre " mais non, ce n'est rien, tout le
monde aurait réagi de la même façon voyons, c'est tout naturel", alors qu'en fait on est juste perturbé par ce sourire simple et beau.
Cet instant de grâce est immédiatement suivi d'une éternité gênante. Petit un, les portes ne se décident pas à se refermer. Le sourire se transforme en une légère toux, mais rien ne se passe, on
réappuie sur le bouton 2 toujours entouré de son petit halo rouge, mais rien ne se passe. Attente interminable. HMM-hm. ...
...
Ah ça y est elle se sont décidées, les garces. Je suis sûr qu'elles l'ont fait exprès. Salopes de portes ingrates du boulot qu'on leur donne et qui je pense est suffisamment bien payé pour ce
qu'elles font. Bordel de merde. Bouton 2, halo. Attente. Tiens, la jeune fille que j'ai accueillie dans ma boîte-hors-du-temps n'appuie sur aucun bouton. Elle aussi veut aller au deuxième, chez
Overscan. Que de coïncidences ... Départ.
En général, c'est là qu'on se lance des petits regards, genre discret alors que vu qu'on est tout seuls on est grillé direct. Et ce coup là ça a pas manqué. Petit regard. Dis donc, elle est jolie
cette fille. Petit regard et celui-ci c'est le pire, parce qu'on le jette en même temps. Du coup tu es grillé, tu l'as grillée, et en plus tu sais que tu es grillé, elle sait qu'elle est grillée,
et chacun sait que l'autre sait. Vous suivez ? Le bordel total, à te mettre dans des états pas possibles dans ta tête, genre tu sais jamais comment réagir et du coup tu réagis pas. Panique à bord,
standby complet.
C'est vachement long deux étages, surtout après un regard comme celui-ci. Des yeux! revolvers (comment ça on l'a déjà faite celle-là??). Bref, au bout de ce long périple d'au moins 5 mètres, ces
garces de portes prennent bien tooouuut leur temps pour s'ouvrir, et évidemment, tous les deux aussi mal à l'aise l'un que l'autre, et voulant nous libérer de cet enfer de gêne, nous nous
précipitons EN MÊME TEMPS vers ce couloir froid mais libérateur, et là nos épaules SE TOUCHENT, alors là c'est fini, crise cardiaque, triple pontage et tout le tintouin !!
Bref en suite, comme de par hasard, on fait tout en même temps et on arrête pas de ce bousculer, et c'est hyper gênant, mais on en redemande. La sonnette, bousculade, la porte,
bousculade-excuse-rebousculade. Enfin l'horreur quoi. Avant de rentrer, pendant qu'une employée m'accueille, ma covoyageuse d'ascenseur me refait un grand sourire en allant se perdre dans les
profondeurs de ces bureaux en boxes.
Deux jours plus tard je reçois un e-mail de la fille de l'ascenseur qui me dit que je vais sûrement la trouver gonflée, mais que je lui plaît, qu'elle a trouvé mon adresse mail sur mon C.V. et
qu'elle voudrait me connaître pour de vrai, autre part que dans un ascenseur qui n'est, soit dit en passant, pas le meilleur lieu pour faire connaissance tout en étant, la preuve en est, un
excellent lieu pour faire de belles rencontres... Et la suite ne vous concerne pas.